Une fable, c'est une histoire courte qui vise à instruire le lecteur tout en le distrayant. La morale de celle qui va suivre est très connue : Un Tien vaut mieux que deux Tu l'auras. Dans cette histoire, un pêcheur attrape un tout petit poisson. Pour sauver sa vie, le poisson lui demande de le relâcher en promettant qu'une fois devenu une grosse carpe, il rapportera beaucoup plus d'argent. Mais le pêcheur refuse : même si le gain est modeste aujourd'hui, il est certain, alors que la promesse d'un bénéfice futur reste très incertaine.
Le petit poisson essaie de convaincre le pêcheur en lui parlant de l'avenir : s'il est relâché, il grandira et vaudra davantage. Il mise donc sur un gain futur hypothétique. Le pêcheur, lui, adopte une attitude pragmatique. Il préfère conserver ce qu'il possède déjà plutôt que de risquer de tout perdre en espérant un meilleur profit plus tard. En relâchant le poisson, rien ne garantit qu'il pourra le retrouver un jour.
Si vous suivez cette chronique, vous vous souvenez peut être de la fable du Lion et du rat ? Dans cette autre fable, la situation est similaire mais le lion va relâcher le rat. Dans cette situation, le roi des animaux ne perd presque rien en faisant preuve de générosité. Son geste crée même une dette morale et une relation de réciprocité. Dans Le Petit Poisson et le Pêcheur, le pêcheur n'a aucune garantie que le poisson reviendra un jour dans son filet. La promesse du poisson est très peu crédible.
Que doit-on comprendre ? Que La Fontaine ne donne évidemment pas de règles absolues. Il observe différentes situations humaines. Il invite moins à appliquer des recettes qu'à exercer son jugement : parfois, il faut savoir miser sur l'avenir et faire confiance ; parfois, il faut préférer le certain à l'incertain. Les deux fables montrent que la sagesse consiste à adapter sa décision aux circonstances, et non à suivre une règle unique en toute situation.
Le petit poisson et le pêcheur
Petit poisson deviendra grand
Pourvu que Dieu lui prête vie.
Mais le lâcher en attendant,
Je tiens pour moi que c'est folie ;
Car de le rattraper il n'est pas trop certain.
Un Carpeau qui n'était encore que fretin
Fut pris par un Pêcheur au bord d'une rivière.
Tout fait nombre, dit l'homme en voyant son butin ;
Voilà commencement de chère et de festin :
Mettons-le en notre gibecière.
Le pauvre Carpillon lui fit (*) en sa manière :
Que ferez-vous de moi ? je ne saurais fournir
Au plus qu'une demi-bouchée.
Laissez-moi Carpe devenir :
Je serai par vous repêchée.
Quelque gros Partisan m'achètera bien cher :
Au lieu qu'il vous en faut chercher
Peut-être encor cent de ma taille
Pour faire un plat. Quel plat ? croyez-moi, rien qui vaille.
Rien qui vaille et bien soit, repartit le Pêcheur :
Poisson mon bel ami, qui faites le Prêcheur,
Vous irez dans la poêle ; et vous avez beau dire ;
Dès ce soir on vous fera frire.
Un Tien vaut, ce dit-on, mieux que deux Tu l'auras ;
L'un est sûr, l'autre ne l'est pas.



