Nous allons aujourd’hui nous pencher sur une fable peu connue de Jean de La Fontaine : « Philomèle et Progné ». Pour en saisir toute la portée, il faut d’abord rappeler le mythe antique dont elle s’inspire.
L’histoire est loin d’être légère, voire franchement sordide. Progné et Philomèle, filles du roi Pandion d’Athènes, voient leur destin basculer lorsque Progné épouse Térée, roi de Thrace. De cette union naît un fils, Itys. Mais Térée, pris d’un désir criminel pour Philomèle, la viole puis lui coupe la langue pour l’empêcher de révéler son acte.
Comme annoncé, le récit ne s’arrête pas là…
Privée de parole, Philomèle réussit malgré tout à avertir sa sœur en tissant une tapisserie relatant son supplice. Fou de rage, Progné assassine alors son propre fils, le fait préparer et le sert à Térée lors d’un banquet.
Quand Térée découvre l’horreur, il se lance à la poursuite des deux sœurs, armé d’une hache. Les dieux interviennent et les métamorphosent : Progné devient une hirondelle, Philomèle un rossignol, et Térée un huppe. Une histoire que l’on imagine mal adaptée en film mour Noël…
La Fontaine imagine leur rencontre après cette métamorphose. Progné, devenue hirondelle, invite sa sœur rossignol à revenir parmi les hommes pour faire entendre son chant. Philomèle refuse : la présence humaine ravive trop le souvenir du crime. Progné réplique que ce sont les bois qui lui rappellent le drame, mais Philomèle affirme que les hommes le lui rappellent davantage.
Sans morale explicite, la fable explore la manière dont chacun porte un traumatisme et interroge la place de l’art : doit-il être partagé avec tous, ou préservé comme un refuge intime ?
Philomèle et Progné
Autrefois Progné l'Hirondelle
De sa demeure s'écarta,
Et loin des villes s'emporta
Dans un bois où chantait la pauvre Philomèle.
Ma soeur, lui dit Progné, comment vous portez-vous ?
Voici tantôt mille ans que l'on ne vous a vue :
Je ne me souviens point que vous soyez venue
Depuis le temps de Thrace habiter parmi nous.
Dites-moi, que pensez-vous faire ?
Ne quitterez-vous point ce séjour solitaire ?
Ah! reprit Philomèle, en est-il de plus doux ?
Progné lui repartit : Eh quoi cette musique
Pour ne chanter qu'aux animaux ?
Tout au plus à quelque rustique?
Le désert est-il fait pour des talents si beaux ?
Venez faire aux cités éclater leurs merveilles.
Aussi bien, en voyant les bois,
Sans cesse il vous souvient que Térée autrefois
Parmi des demeures pareilles
Exerça sa fureur sur vos divins appas.
Et c'est le souvenir d'un si cruel outrage
Qui fait, reprit sa Sœur, que je ne vous suis pas :
En voyant les hommes, hélas !
Il m'en souvient bien davantage



